Claude De Tracy

CONTE DES CENT MOINS UN JOURS

par

Claude de Tracy

 

Liste et description des personnages principaux :

 

Abdullah bin Ali, Sultan de Al-Khandra, 48ans

 

Abdullah a hérité du sultanat au décès de son père lorsqu’il avait trente ans. Auparavant mince et agile, il s’est empâté avec le temps. Son goût prononcé pour les loukoums et les dattes lui font prendre du poids. Il boite un peu suite à une chute de cheval : la vilaine fracture a été soignée par Abraham ben Gour, qui est devenu son ami à cette occasion. Il est circonspect, médite longuement ses décisions. Il peut être dur avec ceux qui contestent son pouvoir mais il a le souci du bien-être de son peuple.

 

Fatma, sultane et première épouse, 37 ans

 

Fatma est une très belle femme. Elle a épousé le sultan par obligation mais elle a pris goût au pouvoir. Elle est plus intelligente que lui sans pour autant le lui faire sentir. Elle a souvent raison dans des situations difficiles et donne de bons conseils. Danseuse accomplie, elle use de sa séduction pour garder son emprise sur le sultan. D’un caractère explosif, elle peut faire des crises de colère ou de larmes pour faire fléchir son époux. Elle est aussi intervenue dans le choix des autres épouses de manière à conserver son ascendant sur son époux.

 

Karim, fils aîné du sultan, 20 ans

 

Karim est un fils adulé autant par son père que par sa mère. Convaincu de sa bonne naissance, il se croit supérieur à tous. Il est orgueilleux et vantard. Souvent impatient, il ne comprend pas l’attitude prudente de son père. La vie militaire l’attire : il manie le cimeterre et l’arc avec adresse. Il est un cavalier redoutable. Il admire le général Al-Din, qu’il prend pour modèle.

 

Jaber, autre fils du sultan, 16 ans

 

En tant que fils cadet du sultan, Jaber n’a aucune obligation officielle. Cela lui convient parfaitement. Il a la nostalgie de la douceur du harem qu’il a dû quitter à l’âge de dix ans. Il y retourne souvent pour y rencontrer sa mère, jouer de l’oud et se prélasser à la fraicheur des fontaines. Depuis peu, il a découvert les poèmes d’Omar Khayyâm, dont il se délecte et qu’il tente d’imiter.  C’est un rêveur, aussi peu fait pour l’action qu’une brebis pour la chasse. Malgré son long corps d’adolescent ayant grandi soudainement, ses mouvements gardent la grâce naturelle de l’enfance. À seize ans, il rêve d’amour, mais d’un amour lointain, nébuleux, dont l’objet demeure un idéal plutôt qu’une personne en chair et en os. Sa nature douce ne le porte pas aux excès. Il aime les mets fins mais mange avec modération. Il dévore les livres et se procure tous les ouvrages que les marchands lui apportent de Bagdad ou de Perse. Il discute souvent avec l’astrologue royal et même avec cet Abraham ben Gour qui a tant voyagé et tant lu…

 

Donia, seconde épouse du sultan, 30 ans

 

Pour le sultan, il s’agissait d’un mariage politique. Elle est la fille de l’Émir Omar bin Ayoub, de l’oasis de Sakâkah.  Cette alliance stratégique permettait au Sultan de consolider son pouvoir et de bloquer les princes d’Arabie qui lorgnaient de ce côté. Effacée et n’ayant pas une beauté remarquable, elle compense en donnant des massages sensuels à son époux. Elle a donné deux filles, âgées de quatre et sept ans, au sultan mais il s’en occupe peu, trouve agaçant leur verbiage et leurs questions.

 

Nabila, troisième épouse du sultan, 22 ans

 

Nabila est une femme menue, intelligente et perspicace. Elle est habile de ses mains et réfléchie. Elle dégage une grâce infinie. Ses yeux noisette et ses longs cheveux noirs lustrés font l’envie de toutes. Son caractère bien trempé, qu’elle dissimule sous une attitude humble et simple, lui confère un charme envoûtant.  Depuis trois ans déjà, elle est devenue la troisième épouse du sultan Bin Ali. Celui-ci en est tombé amoureux aussitôt qu’il l’eût aperçue.  Les négociations avec la famille de Nabila furent ardues, car son père ne voulait pas se séparer de sa fille.  Mais le sultan, obstiné en toutes choses, sut le convaincre en lui proposant le poste de fournisseur principal des cuisines du palais. Nabila, jeune fille très indépendante, essaya de négocier mais elle ne put que se résoudre à obtempérer, la voix du père ayant force de loi.

 

Rachid Chourba, Grand Vizir, 45 ans

 

Le Grand Vizir mérite bien son poste. Il a succédé à son père qui l’a précédé à cette fonction. Il a profité de son expérience et hérité de ses nombreux contacts. Il a voyagé dans plusieurs pays limitrophes et a étudié en Perse. Il est cultivé, parle plusieurs langues et connait bien les règles de la diplomatie ainsi que les nombreux commerces du sultanat.  C’est un homme de belle allure, mesurant un mètre quatre-vingts, svelte, toujours bien vêtu, un peu trop recherché aux dires de plusieurs. Il peut être tout à fait charmant, et tout autant cruel. Il a bien changé ces dernières années. Il a pris goût au pouvoir. Son désir de richesse, et de tout ce que l’or peut procurer, l’obsède de plus en plus. Il craint de perdre ses prérogatives. Cette préoccupation le mine et son objectivité en souffre. Il se méfie de tout le monde et surtout d’Abraham ben Gour qui bénéficie de l’amitié inconditionnelle du Sultan. Sa méfiance grandissante commence à transparaître dans son comportement et ses traits se durcissent sous son masque souriant.

 

Muhammad Al-Din, général du Sultan, 32 ans

 

Muhammad est un homme mince et sec. Tout en muscle et en os, il semble bâti pour la bataille et les courses dans le désert. Il est peu expansif, donne des ordres brefs et précis. Il impose une stricte discipline à ses troupes. Fin stratège, il ne s’engage pas avant d’avoir étudié le terrain et les forces en présence. Sa seule passion semble être pour ses chevaux, qu’il brosse et bichonne avec ferveur.

 

Abraham ben Gour, conseiller et ami du sultan, 65 ans

 

Ce Juif de Bagdad étudie la médecine avec un disciple d’Avicenne, en Perse. Assoiffé de savoir et de sagesse, il se rend jusqu’en Inde où il est mis en contact la médecine ayurvédique et le yoga. De tout ce savoir, il retient les vertus curatives de certaines plantes, apprend à bien nettoyer les plaies et à prévenir bien des maux par une diète saine et frugale. Veuf, il s’est installé à Al-Khandra dans l’espoir d’une vieillesse simple et tranquille…

 

Kamel bin Abdoul, Émir de l’oasis de Kadesh, 45 ans

 

Kamel bin Abdoul a dû combattre pour s’assurer du contrôle de l’émirat de Kadesh.  Né de parents paysans dans un petit village à quelque vingt kilomètres de l’oasis, Kamel se félicite de sa grande stature, un mètre quatre-vingt-dix, et de sa robustesse maintes fois prouvée au combat. Il se distingue par ses joues rondes, son nez droit, ses paupières tombantes ainsi que par son menton carré. Il arbore une balafre sous l’œil gauche, prix payé pour la prise de l’émirat de Kadesh.  Mais, derrière ce visage qu’encadre un collier de barbe noire, se cache une intelligence hors du commun et une perception affinée des effets de ses actions et de celles de ses ennemis. Ambitieux, il ne désire qu’augmenter sa puissance.

 

Soraya, sa fille de 17 ans

 

Jeune fille élevée librement, Soraya est indépendante tout en étant affectueuse avec les membres de son entourage immédiat soit son père, son frère, sa nourrice Almina (qui s’occupe d’elle depuis sa tendre enfance) et Farid, ami de Djamil. Elle possède de la répartie et est très ingénieuse. D’un caractère fort, elle s’emporte facilement. Elle bénéficie par contre d’une grande générosité et d’un dévouement exceptionnel pour les plus démunis.  En apercevant la jeune fille de l’Émir, on ne la remarquera pas pour sa beauté mais pour son élégance qui se reflète à travers tous ses mouvements. De petite taille, elle a un sourire malicieux et un regard envoûtant.

 

Djamil, son fils de 15 ans

 

Djamil est costaud avec un visage très carré et une barbe naissante. De fière allure, Djamil aime lancer des défis à son ami Farid lors de courses à chevaux ou de dromadaires.  Djamil  est très jeune de caractère et n’écoute pas toujours les ordres de son père, soit par distraction et tout simplement par paresse. Il voue cependant une admiration sans borne à son patriarche. Tout comme sa sœur, il apprécie sa liberté et a un sens très aiguisé de la justice.

 

Farid, ami de Djamil, 15 ans

 

Farid est le fils de la marchande Séphora. Il attire les regards de tous, hommes et femmes. Des yeux aux couleurs du temps, un sourire inspirant la quiétude et un visage à la symétrie parfaite lui donnent une beauté idéale. D’une intelligence et d’une curiosité insatiable, il entraine souvent Djamil dans des expéditions loin de l’oasis.  Ses journées se résument à comprendre la fatwa, à étudier le Coran, et à apprendre le maniement des armes. Pour l’honneur du fils de l’Émir, Djamil, il s’abstient de gagner les parties de Manecalé sous le regard attendri de sa sœur, Soraya. Mais au fond, les deux jeunes hommes se vouent une affection qui dépasse l’amitié.

 

Séphora, veuve, marchande, mère de Farid, 32 ans

 

Séphora s’interroge à propos de son avenir. Elle est veuve depuis deux ans. Son mari est mort d’une longue maladie. Séphora est d’une nature enthousiaste mais depuis le décès de son homme, décès qu’elle attribue aux maléfices d’un éfrit, elle craint que ce démon s’en prenne maintenant à elle ou à son fils.  Elle voudrait consulter Samia, la chamane de Kadesh et lui demander des talismans pour se protéger.

Séphora est une femme très intéressante, vive, fière, passionnée. Encore jeune, belle et de taille moyenne, elle arbore une chevelure foncée, frisée et aux reflets cuivrés. Son teint hâlé, son visage ovale, son front haut, ses yeux noisette, lumineux et son nez légèrement aquilin la rendent très attrayante. Elle a créé avec son mari un atelier de poterie dans lequel elle emploie plusieurs artisans. Leurs créations sont reconnues pour leur beauté et leur finesse.

 

Asma, diseuse de bonne aventure

 

Asma est une femme dans la trentaine mais ne connait pas son âge véritable. Elle est originaire de la lointaine Inde, parle l’ourdou, qui est sa langue maternelle, le dari (persan) et l’arabe avec un accent étranger prononcé. Elle s’habille de couleurs vives, porte le sari indien et des bracelets de cuivres aux chevilles. Elle danse en s’accompagnant du tambourin, séduit les marchands mais demeure une femme libre. On la retrouve au souk, lisant les lignes de la main et prédisant l’avenir. Certains s’amusent de ses prédictions mais la plupart croient en ses capacités.

 

Samia, chamane ou sorcière?

 

Samia est une femme sans âge. Vêtue de peaux de chèvres et de haillons, avec ses cheveux sales où l’on devine plus de cheveux blancs que de noirs, et un visage buriné par le soleil du désert, elle pourrait passer pour une mendiante. Et pourtant, on vient de loin pour la consulter, lui demander un avis, un oracle ou quelque potion aux pouvoirs que la renommée dit magiques. On dit qu’elle commande aux djinns et aux dangereux éfrits. Elle s’assoie sur une pierre presque carrée, à l’entrée de sa caverne, tenant un long bâton noueux, poli et usé par le temps, qui lui fait comme un sceptre. Assise ainsi, elle ressemble à quelque divinité antique que l’on approche avec déférence et circonspection.  D’un regard fixe, acéré, elle examine les suppliants qui viennent la consulter. Personne ne peut supporter longtemps ce regard inquisiteur qui plonge au plus profond de votre âme et discerne vos secrets les mieux gardés. Elle écoute beaucoup, parle peu, habituée au silence de la montagne où elle erre avec ses chèvres.

 


Prologue : An 618 de l’Hégire (1222 après J.-C.)

 

 

Jours 1-2

 

 

La caravane s’est installée aux portes de la ville d’Al-Khandra la veille au soir. Seuls quelques marchands y sont entrés pour dormir plus confortablement dans une auberge, ou revoir parents et amis. La plupart ont préféré veiller sur leurs marchandises et se préparer pour le souk du lendemain.

Au lever du soleil, l’appel du muezzin se fait entendre. Les plus pieux récitent les sourates, prosternés sur leur tapis de prière tourné vers La Mecque. Peu après, la Bâb al-Nour, la porte de la lumière, ainsi nommée car orientée vers le levant, s’ouvre. C’est  la cohue. Des ânes chargés de vanneries, de légumes, de poteries, disputent l’entrée aux piétons et dromadaires chargés de ballots. Les cris des méharistes se mêlent aux braiments des ânes, aux chevrotements des chèvres, aux bêlements des moutons comme aux protestations des hommes.

Une faune hétéroclite envahit la Grande Place, la Jamaa al-Kébir: paysans, marchands perses ou arméniens, vendeurs d’eau avec leur chapeau à sonnettes, diseuses de bonne aventure, charmeurs de serpent… Chacun rejoint sa place attitrée, transmise de père en fils ou payée au prix fort. On monte les étals, installe les vélums pour se protéger du soleil, dispose des nattes sur lesquelles on étale la marchandise.

Ici, les dattes, raisins secs, oranges, citrons, olives côtoient les menthes parfumées, les loukoums aux pistaches, les sels et les épices venues de pays lointains. Là-bas, on exhibe les tissus chatoyants, les tapis aux dessins complexes et les cuirs souples. Les artisans en profitent pour montrer leur savoir-faire : les dinandiers martèlent cuivre ou fer-blanc, les vanniers tressent l’osier et le rotin, les potiers décorent assiettes et contenants aux formes variées.

En périphérie du marché, les cabaretiers préparent narghilés et infusions de menthe. L’odeur des kebabs, des merguez grillées se mêle aux effluves des dromadaires accroupis et aux parfums des épices. Plus loin, le boulanger offre pitas, nans, matlouhs à la semoule et de grosses miches rondes au blé dur.

Profitant de la fraîcheur du matin, les clients se pressent : ménagères en quête de viandes et de légumes frais, belles reluquant les tissus colorés, les fards, les khôls et les huiles parfumées. D’autres discutent du prix de casseroles étamées ou de tapis persans et turcs. Le marchandage est de mise. Il faut un long palabre avant de conclure une transaction.

Des enfants déguenillés et chapardeurs courent entre les étals, surveillés de près par les vendeurs. À l’ombre de la mosquée, un peu à l’écart, les mendiants, éclopés, aveugles ou vieillards courbés attendent l’aumône que tout bon musulman doit faire aux démunis.

Au milieu de ce va-et-vient et de cette cacophonie, les gardes du sultan circulent, silencieux et hautains, le cimeterre bien visible dans son fourreau. Ils sont attentifs à tout mouvement suspect, prêts à intervenir dans les bagarres et à éteindre toute velléité de contestation. Car le sultan Abdullah bin Ali impose sa loi avec force. L’ordre doit régner dans sa cité. Deux ans auparavant, il a réprimé sans pitié une révolte de marchands qui protestaient contre une nouvelle taxe.

Mais il protège la région contre les incursions des nomades du Sud, les Kalash, dont la férocité hante les habitants depuis des générations. Il assure aussi, moyennant un paiement corsé bien entendu, la sécurité des caravanes contre les hordes de bandits des montagnes, en joignants des cavaliers bien armés à leurs convois. Prévoyant, il s’est assuré la sympathie des paysans en construisant des citernes et en régissant les systèmes d’irrigation. Cela garantit des récoltes régulières malgré les sécheresses périodiques.

Bin Ali habite un palais en pisé blanchi à la chaux, dont la richesse n’apparaît que de l’intérieur. Des appartements décorés de tuiles aux dessins floraux ou géométriques, des divans moelleux, des bois rares, des cours rafraîchies par des fontaines composent un ensemble agréable et fonctionnel. Seule une grande porte bleue, ornée de ferrures élaborées, témoigne du prestige de l’habitation.

Le palais est lui-même adossé à la casbah, une forteresse crénelée, bordée de tours, qui sert à la fois de grenier, de caserne et d’écurie. Son armée consiste avant tout en une cavalerie légère, rapide, capable de répondre avec célérité à toute menace. Sa garde personnelle assure aussi la sécurité de la médina.

La ville s’est développée aux abords d’une plaine fertile, sur un escarpement rocheux qui offre un point défensif naturel. Une fortification de cinquante coudées et une douzaine de tourelles sécurisent la place.

Le royaume de bin Ali s’étend au loin, jusqu’aux royaumes de Perse et d’Arabie. Dans chaque ville d’importance, le sultan a nommé un émir, lui-même surveillé par des troupes qui ne répondent qu’aux ordres du pouvoir central.

Son seul souci est l’oasis de Kadesh. L’émir Kamel bin Abdoul lui prête allégeance et lui pait bien un tribut annuel, mais il se montre farouchement indépendant, entretient sa propre armée et fait régner ses propres lois sur son territoire. Bin Ali a songé à l’envahir mais Kadesh est loin au couchant : il faut traverser des montagnes, des défilés étroits et un long désert de sable pour y arriver. Seuls les dromadaires peuvent affronter cet erg brûlant. Il ne peut pas non plus dégarnir sa frontière du levant où les princes d’Arabie n’attendent qu’une occasion pour l’envahir.

Ce matin-là, il convoque un conseil : le Grand Vizir Rachid Chourba, son général en chef Muhammad Al-Din, son fils de 20 ans Karim, et son conseiller privé, le sage Abraham ben Gour, un Juif de Bagdad dont il apprécie le franc-parler.


Chapitre 1          Abraham ben Gour

 

Jour 2

 

Je me suis levé, comme chaque matin à l’appel du muezzin. Veuf depuis dix ans, je vis dans une maison modeste du quartier Juif.  Je m’habille d’un habit de lin, rude au toucher mais inusable. J’y suis habitué. Je prends un rouleau du Livre au hasard et je laisse Yhwh guider mon doigt sur un verset à méditer :

‘’Toujours ferme, la lèvre vraie

  • bientôt brisée, la langue menteuse’’ (Proverbes 12, 19)

Je souris en pensant au Conseil convoqué par le Sultan. J’aurai encore à affronter les demi-vérités du Grand Vizir,  à oser dire le vrai, calmement, avec humilité, pour le plus grand bien de tous. Que me réserve ce Conseil où l’on doit discuter du problème de l’émir de Kadesh, Kamel bin Abdoul ? Ne cherche-t-il pas déjà à faire cavalier seul, en dehors du sultanat ? Comment interpréter son attitude ? Comment assurer une allégeance franche de sa part ? Le fait qu’il ait constitué une armée est préoccupant. L’absence de bin Abdoul à la réunion annuelle avec le sultan bin Ali a été très remarquée par les autres émirs. On les a assurés que ce comportement n’était pas acceptable et que le sultan exigera des explications auprès de l’émir de Kadesh.

Je savoure lentement mon déjeuner : quelques dattes, du pain trempé d’une huile d’olive et de l’eau. Je mets ma kippa, cette calotte que tous les juifs portent. La rue grouille de gens qui vont au souk. La rumeur sourde attire la foule mais je remonte la rue, dirige mes pas vers le Palais. Les gardes me laissent passer : le médecin royal est reçu en tout temps.

Arrivé à la salle du Conseil, je salue dans les règles le Grand Vizir, disant le ”Assalamu alaykum’’ en me touchant le front, les lèvres et le cœur, tout en m’inclinant avec respect. Fier de son statut, le Grand Vizir a endossé son uniforme brodé d’or. Il répond à mon salamalec avec une certaine raideur. Je connais bien son animosité à mon endroit.

À cette heure matinale, le soleil entre par les fenêtres haut placées. Les faïences luisent d’un éclat jaunâtre et un grand lustre de cuivre rutile sous les rayons obliques. Un serviteur apporte un plateau de pâtisseries et de fruits qu’il dépose sur une table basse autour de laquelle sont disposés d’épais coussins. De grands tapis couvrent la pièce, ajoutant à la richesse du décor. On allume un brûleur d’encens : son parfum envahit l’espace. Je jette un regard vers le moucharabieh accroché au mur de droite : la Sultane s’y cache peut-être. Elle écoute régulièrement le Conseil.

Al-Din, le général, un homme de trente-deux ans, mince, aux gestes secs, arrive à son tour. Il a l’habitude de commander et d’obéir aux ordres. Je le sens mal à l’aise dans ce Conseil où l’on cache toujours ses véritables intentions, où les intrigues et les intérêts particuliers priment sur l’action.

Le sultan et son fils font leur entrée. Le sultan porte une djellaba blanche du coton le plus fin et le keffieh traditionnel. Une lourde chaîne d’or ornée d’un saphir souligne son rang. Tous s’inclinent profondément. D’un geste, il indique les coussins et l’on s’installe. Un serviteur sert un thé de Chine, luxe que tous savourent en silence. Le goût amer et légèrement fumé me râpe la langue. Le sultan hume l’infusion avec un plaisir évident et déguste des loukoums aux pistaches. Le serviteur se retire dans l’ombre, gardant le regard baissé.

Le Grand Vizir ouvre la discussion. Il prend une datte sur le plateau, une Deglet Nour (doigt de lumière) de Kadesh, la savoure avec ostentation.

  • Kadesh produit les meilleures dattes qui soient. L’oasis en vend beaucoup. De plus, les caravanes vers Jérusalem et l’Égypte doivent toutes passer par cet endroit, ce qui leur assure une grande prospérité. Nous devons rester maîtres de cette route. Mais comment faire? N’oublions pas, sultan bin Ali, que si nous laissons la situation se détériorer sans réagir, Kamel bin Abdoul pourrait nous faire la guerre.

Le général Al-Din intervient :

  • Nous n’avons pas peur de lui. Son armée est très réduite et nous pouvons faire face à une attaque sans problème. Don-nez-en l’ordre et je vous amène l’Émir bin Abdoul enchainé à vos genoux d’ici un mois!

Karim s’agite, prêt à appuyer cette proposition guerrière. Le Sultan le coupe d’un geste.

  • Il faut trouver un moyen de s’entendre sans exacerber les tensions. La guerre n’amène que souffrance et chaos. Les caravanes ne pourraient plus passer. Nous voulons éviter ces complications.

Chacun cherche une solution. Le vizir avance une autre option :

  • Il y aurait une solution, votre Grandeur. Une solution qui devrait vous plaire, et cette solution peut même améliorer les finances du royaume.

Il laisse un silence planer pour ménager son effet…

  • L’Émir a une fille de 17 ans, Soraya. Votre Grandeur n’a que trois épouses… L’Émir devra aussi lui verser une dot à la hauteur de l’honneur qui lui est faite!

J’entends un murmure étouffé du mur sud. La sultane espionne le Conseil.  Le Grand Vizir est souriant. Je devine son stratagème. Avec ce mariage, ce sera la guerre dans le sérail : l’attention du sultan détournée vers sa famille, le vizir aura le champ libre pour ses combines.

Le sultan est distant, rêveur. Il paraît enchanté de la suggestion de son vizir. Bien sûr, il lui faudra apaiser les craintes de la sultane, très jalouse de sa position et connue pour son caractère bouillant. Elle domine clairement les deux autres épouses et elle tient à son influence. Mais une jeune épouse, cela est fort tentant pour cet homme de quarante-huit ans.

C’est le moment d’intervenir :

  • La suggestion de Monseigneur le Grand Vizir est fort intéressante et résout certains problèmes. Toutefois, l’Émir bin Abdoul pourrait tergiverser et se braquer. Il est très attaché à sa fille. Elle a perdu sa mère prématurément, son père lui passe tous ses caprices. Elle sait même monter à cheval! Soraya vit en pleine liberté! Ce serait une épouse peu docile. Par contre, un mariage avec votre fils Karim unirait vos deux familles plus étroitement. L’Émir de Kadesh sera honoré de la voir première épouse du Prince héritier et future Sultane. Il ne pourra refuser.

Karim, souriant béatement, jouant à la victime, ajoute :

  • Je ne suis pas contre l’idée d’épouser Soraya si la raison d’État l’exige. Je saurai bien la mâter.

Le général Al-Din appuie la proposition et suggère :

  • On pourrait de plus demander que son fils Djamil accompagne sa sœur et devienne écuyer du Prince. Avec sa fille et son fils entre nos murs, l’Émir bin Abdoul ne pourrait plus s’opposer à notre pouvoir.

Le sultan comprend que ses rêves de félicité conjugale s’envolent. Avec un soupir, il donne son assentiment :

  • Monseigneur le Grand Vizir, écrivez une missive à l’Émir y faisant part de notre désir d’honorer ainsi sa famille. Général Al-Din, vous serez notre ambassadeur extraordinaire et notre messager. Vous partirez avec la prochaine caravane pour Kadesh.

Il se lève et quitte le Conseil sans ajouter un mot. La sultane attend ses explications.


Chapitre 2      Fatma

 

Jour 2

 

Kamel! Ton souvenir vient encore me hanter. Après plus de vingt ans ! Non, je suis incapable de t’oublier. Mon Kamel si séduisant et d’une si rare beauté. Tes yeux couleur charbon ardent, ta chevelure noire de jais descendant en cascade ondulée jusqu’au bas de ton dos, ton visage buriné plein de douceur et de détermination… Ah! Si mon père avait accepté ta demande en mariage au lieu de celle du sultan… Mon cœur bat la chamade et je rougis juste d’y penser. Mon grand amour ! M’aimes-tu encore ? Même au péril de ma vie, je dois te revoir au moins une fois avant que l’âge ne me ride et que ma beauté ne soit plus qu’un souvenir. Mais comment faire ? Le sultan ne doit pas se douter de rien ! Il va voir mon trouble. Je suis sûre qu’il vient me parler… L’attaque est la meilleure défense. Le voilà qui arrive ! Prenant un visage irrité, je lui lance:

  • Comme je vois, vous décidez d’un mariage sans même me consulter ! C’est mon fils tout de même !

Le sultan s’attendait à des reproches.

  • Il est grand temps que Karim se case. Je n’aime pas le voir                trainer dans les lupanars de la ville.

  • Là n’est pas la question. Il pourrait se choisir des concubines bien nées. Il est encore bien jeune et peu mature. Il n’est pas prêt pour le mariage ! Vous aviez plus de vingt-six ans lorsque vous m’avez choisie.

  • Et j’en garde un merveilleux souvenir, ma biche adorée.

  • Ne cherchez pas à m’amadouer avec vos mots doux ! Le mariage de notre aîné est trop important pour être décidé à la légère. Avouez que vous auriez préféré prendre vous-même Soraya comme quatrième épouse !

  • Mais non, lumière de mes nuits, je n’ai jamais dit que je voulais l’épouser !

  • Non, mais je vous ai entendu le penser ! Après tout ce que j’endure pour vous… J’ai accepté les deux autres mais une jeune de dix-sept ans, ce serait trop me demander. Et vous n’avez rien vu dans le jeu de votre Grand Vizir, j’en suis convaincue.

  • Qu’est-ce que vous voulez insinuer, ma chère ?

  • Vous êtes toujours aussi aveugle ! Il voulait me faire rager, provoquer le trouble dans le harem, m’éloigner de vous et ainsi avoir les mains libres pour ses petites combines. Je vous répète qu’il faut se méfier de lui.

  • Je connais son goût du luxe et du pouvoir. Mais c’est l’homme le plus compétent pour gérer le royaume et collecter les taxes. Et reconnaissez qu’il est un fin négociateur.

  • Je vous l’accorde. Méfiez-vous malgré tout. Quant à cette Soraya, je crains qu’elle ne nous cause des difficultés. Son père lui laisse faire tout ce qui lui tente. Elle monte à cheval ! Quelle éducation ! Il va falloir l’avoir à l’œil et protéger notre Karim d’un tel laisser-aller.

  • Par contre, ne croyez-vous pas que l’Émir de Kadesh, en se liant ainsi à notre famille, ne soit obligé de collaborer avec nous et d’abandonner ses idées d’indépendance ?

  • Je vous le concède. Le calcul est bon. Surtout si son fils est ici tel un otage…

  • En invité privilégié, ma chérie, en invité d’honneur !

  • Si vous préférez ces circonvolutions diplomatiques… Moi je préfère nommer une chamelle une chamelle. Toutefois, la partie n’est pas gagnée. Bin Abdoul pourrait tergiverser, vouloir négocier la dot, poser ses conditions et même refuser net… Et Al-Din n’est pas capable de régler quoi que ce soit!

  • Mais sur qui d’autres pouvons- nous compter ? Je ne peux pas me séparer du Grand Vizir. J’en ai besoin ici !

Fatma réalise qu’il est rendu là où elle voulait l’amener! Elle se jette à l’eau :

  • Mon adoré, j’aimerais devenir l’ambassadrice de vos décisions et transmettre en personne ces offres à l’Émir. Je pourrais en votre nom lui faire miroiter les avantages d’une telle alliance. Je suis bien placée pour négocier en faveur de nos intérêts. De plus, comme la réputation de sa fille Soraya semble un peu particulière, je pourrais me porter garante de sa conduite, de sa valeur, et de la compatibilité d’un mariage avec notre fils Karim, l’héritier de l’empire.

  • Après un long silence, le sultan répond :

  • Quelle surprenante demande ! Avez-vous songé aux dangers de ce voyage ? Les routes sinueuses du désert avec ses ergs et ses regs sont inhospitalières. Les nomades de ces régions pourraient attenter à votre vie ou vous enlever pour obtenir une rançon. Croyez-vous que de tels risques en valent la peine ? S’il fallait qu’il vous arrive malheur, jamais je ne me le pardonnerais !

  • C’est bien gentil de vous préoccuper ainsi de moi. Avec le général Muhammad Al-Din et les gardes du palais comme protection, nul ne pourra m’atteindre. Je ne vois que des avantages à cette mission. Soyez assuré que je vais négocier ferme pour obtenir une dot qui va renflouer notre trésor et combler tous vos souhaits. Notre empire ne s’en portera que mieux. Votre grandeur et votre gloire m’importent plus que ma vie.

Un silence s’installe. Il médite une décision. Avec un soupir, il capitule :

  • D’accord, ma colombe. Je vous vois bien déterminée à vous rendre à Kadesh. Je vais donner les ordres nécessaires au général Al-Din.

Sur ce, il s’en va. Quel soulagement ! J’ai gagné ! Je vais revoir Kamel !


Chapitre 3 :     Fatma

 

Jours 3-21

 

Fatma se sent fébrile. Elle part en voyage ! Sortir du harem sans être accompagnée du sultan : quelle aubaine ! Depuis longtemps sa prison dorée lui pèse. Durant les préparatifs, le choix des vêtements, des fards et des bijoux, des coussins et des tapis pour la tente royale, elle prend conscience de la monotonie et du vide de son existence. Bien sûr elle a pris goût au pouvoir. Mener le sultan et les autres épouses par le bout du nez offre bien des satisfactions. Mais son cœur fatigué ressent les limites de tout cela.

Durant des années, elle s’est réfugiée dans l’amour de ses fils. Mais ils sont grands maintenant. Ils lui échappent. Karim ne vient plus au harem, ne la voit plus qu’en présence de son père. Seul Jaber, le rêveur, revient parfois se blottir auprès d’elle, jouer du oud, lui parler de poésie ou faire des jeux avec les petites. Jaber, que deviendra-t-il celui-là, ce jeune homme trop sensible, si peu fait pour les réalités de la vie ? Elle chasse ces préoccupations maternelles : elle n’y peut rien. L’éducation des garçons lui est retirée depuis longtemps.

Elle se concentre sur les préparatifs : une vingtaine de servantes et autant d’eunuques suffiront. Elle est bien décidée à profiter au maximum de cette évasion. Et puis, revoir Kamel, entendre sa voix… Son cœur bat la chamade, son ventre se contracte, une chaleur l’envahit. Le trouble de son corps lui confirme ce qu’elle sait depuis toujours : elle l’aime sans appel ! Cet amour demeure impossible, interdit, inatteignable. Un homme peut toujours répudier son épouse, s’en libérer mais une femme lui doit fidélité et obéissance. Il n’y a pas d’excuse, pas de possible délivrance. Tout manquement mérite la mort par lapidation.

Après quatre jours de préparation intensive, la grande Méharée, cette fameuse traversée du désert en caravane, débute. Fatma est bien décidée à goûter chaque moment de liberté, à en savourer chaque parcelle. Ainsi, elle oblige la caravane à faire un arrêt à l’oued de Trishka pour s’imprégner du paysage fabuleux et admirer ses hautes colonnes de grès rouge sculptées par les vents. Elle veut des dattes au passage du village de Simbak, sentir les roses de Damas cultivée dans l’oasis de Fardh…

Al-Din a été chargé par le sultan de veiller sur elle. À toute heure, il vient s’assurer qu’elle est confortablement installée dans son palanquin, lui demande si elle a soif, si elle désire faire une pause. Il organise le campement avec une efficacité toute militaire, l’entoure de son attention sans montrer la moindre impatience pour ses lubies et ses caprices.

Les deux semaines à travers les montagnes de la Lune et le désert de Jawid, se déroulent sans anicroches. La caravane part très tôt pour profiter de la fraîcheur du matin. Elle fait halte de 13 heures à 18 heures pour repartir dans la soirée, cheminant si possible à la lumière de la lune.  Devant l’ampleur du convoi, aucun voleur ne s’est aventuré à l’attaquer et le voyage se déroule sans encombre.

Installée dans son palanquin, à l’abri du soleil brûlant, Fatma a eu le temps de ressasser ses souvenirs de Kamel. Elle le voit avec ses joues rondes, son nez droit, ses paupières tombantes, son menton carré. Mais, derrière ce visage qu’encadre un collier de barbe noire, se cache une intelligence hors du commun. Elle a été séduite par la prestance de cet homme, par ses longs cheveux noir de jais qu’il cache sous un turban et par la détermination dont il faisait montre. Il cherchait alors l’appui du père de Fatma, un riche marchand, dans sa lutte pour le contrôle de Kadesh. Ce dernier a financé l’achat des armes et des chevaux nécessaires à la conquête de l’oasis. Kamel a vaincu l’émir régnant et vengé ainsi la mort de son père.

Leurs regards se sont croisés : il est tombé sous le charme de cette jeune femme. Ils se sont vus en cachette, ont confirmé leurs sentiments mutuels. Il lui a promis de revenir et de demander sa main.  À son retour, il arbore une balafre sous l’œil gauche, prix payé pour la prise de l’émirat de Kadesh. Fatma y voit une preuve supplémentaire de son courage. Mais son père n’a pas voulu d’un prétendant de basse extraction et trop aventureux. Il l’a mariée au sultan, malgré ses protestations.

Que reste-t-il de ces sentiments du passé ? Kamel sera-t-il heureux de la revoir ? L’aime-t-il encore ? Et elle pense à son âge, au poids qu’elle a pris avec ses grossesses… Elle n’est plus si jeune, hélas ! Elle craint autant qu’elle désire de le retrouver. On ne peut pas revenir en arrière, se dit-elle. C’est dans cette confusion de sentiments qu’elle arrive au terme du voyage.

Kadesh a été prévenu de l’arrivée d’une ambassade par un courrier parti en avant-garde trois jours auparavant. On a passé sous silence la présence de la sultane. Les tentes sont plantées à l’orée de l’oasis, sous de magnifiques palmiers gorgés de belles grappes de dattes moelleuses. La profusion des jardins de fleurs, des arbres fruitiers et des potagers de légumes montrent la fertilité de cette terre. La fraîcheur de l’oasis contraste avec le chaud soleil du désert. Fatma accueille cette halte avec bonheur et gratitude.

La première pensée de Fatma est : “Comme ces lieux sont enchanteurs, j’aurais pu y vivre tellement heureuse avec Kamel.’’ Elle comprend aussi que quel que soit le temps ou la distance, le cœur refuse d’oublier.

 

Jour 22

 

Al-Din, suivant les conseils du Grand Vizir, a planifié une entrée grandiose dans la médina pour le lendemain. La population, prévenue du spectacle, s’est massée le long du parcours. Les trente cavaliers de la Garde Royale en tenue d’apparat, turbans et ceinturons blancs, capes rouges bordées d’or et bottes de cuir ouvragées, ouvrent le cortège. Les chevaux, des alezans aux pattes blanches, sont habillés de couvertures à franges et on a tressé leurs crinières. Sur de grandes hampes, les oriflammes battent au vent. On fait sonner les chofars en corne de bélier. Le cortège s’avance. La foule, éblouie par ce déploiement, lance des vivats et des you-yous de joie.

Les méharistes du palais, tous habillés de bleu et d’un keffieh  jaune, suivent. La beauté des dromadaires et l’adresse des conducteurs font merveilles. Monté sur son cheval noir, piaffant et sautillant, le Général Al-Din précède une armée de serviteurs qui entourent le palanquin fermé. Tous s’interrogent sur l’identité de ce visiteur de prestige ainsi caché aux regards.

Arrivés devant les portes du palais, les chofars résonnent de nouveau. Devant les notables alignés près de l’entrée, les cavaliers font un carrousel. Cette démonstration de savoir-faire équestre éblouit. Les montures se croisent au pas puis au trot, dans une chorégraphie parfaite. Les you-yous redoublent. Puis les chevaux et les dromadaires s’agenouillent sur deux rangés dans un ensemble bien coordonné. Le palanquin, porté par des eunuques, s’avance au milieu de cette haie d’honneur jusque dans l’enceinte du palais. On ferme les grandes portes, laissant planer le mystère sur l’identité du visiteur ainsi honoré.

Dans la cour intérieure, l’Émir Kamel bin Abdoul et son fils Djamil attendent, debout sur de grands tapis persans, droits et fiers.  L’apparition de la sultane, superbe et hautaine, couverte de ses plus beaux bijoux, crée une commotion. Tous croyaient en la visite du Grand Vizir. L’Émir est sans voix un moment. Son cœur ne fait qu’un bond et le souvenir de leur ancien amour revient le hanter.  Il s’assure que personne ne peut l’entendre et lui dit:

– Chère Fatma, je ne m’attendais pas à te voir ici.  Depuis le jour de ton mariage, je me suis efforcé de ne plus penser à toi, mais te revoir aujourd’hui provoque en moi une crainte : puis-je garder  un espoir ?

– Il ne faut pas Kamel. Tu sais bien que même si dans mon cœur, tu as une place très spéciale, je me dois de suivre les traditions : je suis mariée au sultan.

Il se tourne vers Al-Din et le salue avec effusion. Il l’a rencontré lors des réunions des émirs et il l’apprécie beaucoup. Il cherche ainsi à cacher ses sentiments envers Fatma. Il fait les honneurs de la place et conduit l’ambassade dans la grande salle de réception. La magnificence des lieux ne laisse aucun doute sur la richesse de l’oasis. Des tapis somptueux décorent murs et planchers. Une grande aiguière d’or finement ciselée trône sur un plateau d’argent. Des effluves de menthe fraîche se dégagent de théières au long col. Sur un mur orné de faïences géométriques, quatre grandes défenses d’ivoire témoignent des échanges avec la lointaine Afrique. Des coussins moelleux attendent les invités. Des montagnes de dattes, fruits frais, loukoums et pâtisseries aux pistaches s’offrent au bon vouloir des hôtes.

Il s’informe du voyage, de la santé du sultan tout en lançant des regards furtifs en direction de Fatma. Ils ont été si amoureux dans leur jeunesse. Ils ne pouvaient se passer l’un de l’autre. Il a prouvé son intelligence et sa force en prenant d’assaut Kadesh et en devenant le nouvel Émir. La demande en mariage a suivi. Mais son père lui a préféré le sultan. La rage et la colère de la perdre ont attisé le feu en lui, feu qu’il a transformé en une force invincible. Depuis, il rêve de prendre sa revanche sur le sultan, désir qu’il cultive et garde caché au plus profond de son cœur.

Il donne des ordres pour que la sultane ait ses quartiers privés dans une aile du palais. Après toutes ces politesses, on sert le thé à la menthe. Il s’enquiert alors de l’objet d’une ambassade aussi prestigieuse. Fatma, toujours souriante, fait un geste dans la direction d’Al-Din.

Celui-ci tend à l’Émir un rouleau avec le message du Sultan.

Il l’ouvre :

‘’Nous, Sultan d’Al-Khandra, descendant du Prophète par Ali, Commandeur des croyants, chef suprême des oasis de Sakâkath, Jawel, Al-Hardash, Bettawi, Kadesh, Boukra et Nalbeth, Seigneur des bédouins du Jawid et des montagnes de la Lune, te saluons avec amitié. Qu’Allah le Miséricordieux t’ait en sa sauvegarde.

Mon frère, car c’est le titre que nous voulons dorénavant te donner, nous avons arrêté un grand dessein pour nos deux familles. Nous voulons établir une union sacrée avec Kadesh pour le plus grand bien du royaume. Nous demandons la main de votre fille Soraya comme première épouse pour notre fils et héritier Karim. Elle aura ainsi pour destin de remplir le rôle de sultane lorsque Allah le Miséricordieux, que son nom soit béni, me rappellera dans son Paradis.

En gage de notre estime, nous avons délégué notre première épouse, la Sultane Fatma, pour régler les détails de ce mariage. Elle pourra ramener votre fille à Al-Khandra avec tous les honneurs dus à la future épouse de notre fils bien-aimé.

Nous désirons aussi inviter votre fils Djamil à venir occuper le poste prestigieux de Premier Écuyer de Karim. Auprès de lui et du Général Al-Din, il pourra ainsi parfaire sa formation militaire. Nous ne doutons point que sa présence auprès de nous ne soit d’un grand réconfort pour sa sœur Soraya, car l’on nous dit qu’ils sont très liés.

Nous appelons sur vous, mon cher frère, les bénédictions du Très Haut. Nous espérons vous recevoir bientôt dans notre belle cité d’Al-Khandra pour les célébrations du mariage.

Et Nous signons: Abdullah bin Ali, Sultan d’Al-Khandra.’’

L’Émir lit le texte sans sourciller. Aucune émotion ne transparait sur son visage. Il fait montre d’une grande maîtrise de lui-même. Son esprit vif saisit toutes les implications de cette demande : il est coincé. Il ne peut refuser sans encourir de graves complications.

Il répond de manière diplomatique :

– C’est un très grand honneur que me fait le Sultan. Cette proposition surprenante mérite réflexion. Je dois en discuter avec mes conseillers et notre astrologue. Je crains que la dot que je peux offrir ne soit pas à la hauteur d’un tel honneur.

La richesse étalée autour des invités dément de tels propos. Il cherche à gagner un peu de temps. Une telle union pourrait être avantageuse mais contrecarre ses idées de vengeance. Trouve-ra-t-il en Fatma une alliée ? Comment présenter la proposition à Soraya ?

Fatma répond que le retour à Al-Khandra est prévu avec la prochaine caravane, dans huit jours.

– Vous êtes donc mes hôtes pour cette période. Je vous donnerai ma réponse avant votre départ. Profitez de ce buffet et de mon humble demeure d’ici-là. Mes serviteurs et mes servantes sont à votre disposition. Je vous convie à un grand festin ce soir. Il y aura de la musique, des danses et je pourrai alors présenter ma fille à notre sultane, dit-il avec un regard appuyé dans sa direction.

Sans autre cérémonie, on fait honneur au buffet. La conversation se limite à des lieux communs. Al-Din tente d’établir un lien avec Djamil, l’interrogeant sur son entraînement militaire et sur ses intérêts. Fatma et Kamel parlent de banalités, mais leurs yeux disent autre chose.  Après la collation, chacun rejoint ses quartiers pour se reposer et se préparer en vue de la soirée.


Chapitre 4 : Festin et Chant

 

Jour 22

 

Une fois retirée dans les appartements qui lui sont réservés, la sultane Fatma prend un moment pour se reposer et examiner la richesse des lieux. L’émir n’a pas lésiné sur la décoration de cette chambre dans laquelle on retrouve un superbe lit à baldaquin garni de multiples coussins et entouré de voiles colorés. Les murs sont richement ornés de grandes tapisseries animales ou florales.

Savourant ce moment de détente, Fatma s’étend sur la méridienne mise à sa disposition, déguste des biscuits aux dattes accompagnés d’un thé épicé qu’elle adore.

Elle prend ensuite le temps de revêtir sa plus belle robe de soirée, un caftan de couleur rouge orné de perles qui met sa beauté en valeur et dans laquelle elle se trouve attirante.  Elle veut éblouir Kamel.

*****

Que faire de cette demande de mariage, se demande Kamel ?  Comment se séparer de sa précieuse fille ? Il a redouté ce jour où il devra la laisser partir, l’offrir en cadeau à un homme. Il l’a élevée comme un garçon, au mépris des conventions. La céder au fils aîné du sultan, son ennemi juré : cette pensée lui est insupportable. Il lui a volé son premier amour, et maintenant il veut lui ravir Soraya ! Il faut éviter cela à tout prix. Que faire ? La décision ne peut attendre que quelques jours.

Kamel est encore troublé d’avoir revu la ravissante Fatma. Il a retrouvé son corps débordant de sensualité, ses gestes envoûtants. Sa présence a automatiquement ravivé l’amour qu’il a pour elle. Il n’a de cesse de pouvoir lui exprimer la flamme qui fait battre son cœur. Il ne veut plus se séparer de l’amour de sa vie. Maintenant qu’il l’a dans ses murs, il doit trouver une façon de la reprendre. Il ne doute pas qu’elle le désire tout autant que lui. Ils doivent vivre ensemble, coûte que coûte. Une idée germe dans sa tête….oui Fatma sera à lui…..il s’en fait le serment. Pour le moment, il doit faire honneur à ses invités.

*****

Tout débute par le festin. Les cuisiniers se sont surpassés. Des effluves appétissants chatouillent les narines des invités. Les méchouis d’agneaux et de cabris sentent bon le thym et le romarin. Sur les tables trônent chorba, bourek, couscous, kefta, briouates, kebabs et salades exotiques. Les vins liquoreux du nord viennent parfaire le repas. Plusieurs notables, riches marchands et conseillers de l’émir, sont présenté au général Al-Din. On parle de négoce avec les vénitiens, du pouvoir du Grand Khan si ombrageux et de la menace des Kalashs. L’émir écoute attentivement, corrigeant parfois une information fautive.

Al-Din questionne Djamil sur son entrainement militaire. Ce dernier est fier de lui raconter ses performances au cimeterre et sa passion pour les chevaux. Il parle d’un nouvel arc qu’il utilise quand son père lui coupe la parole pour lui demander ce qu’il pense du projet d’aller à Al-Khandra. Al-Din est surpris de cette interruption et s’interroge sur ce que l’Émir veut cacher. Djamil réfléchit un moment et demande :

  • -Farid pourra-t-il venir avec moi ?

  • -Bien sûr, s’il obtient la permission de sa mère, répond l’Émir avec un sourire.

Et il ajoute à l’intention d’Al-Din :

  • Ces deux garçons sont inséparables. Ils sont du même âge. Farid est le fils de la marchande Séphora, veuve depuis deux ans. Lui et Djamil voudraient bien que je l’épouse !

  • Pourquoi pas ? C’est une très belle femme. Je suis certain qu’elle ne dirait pas non, répond Djamil.

L’émir se contente de sourire et de faire un geste de dénégation de la main.

Peu après, on fait entrer les musiciens. Les joueurs de nay, ces flûtes de roseau si répandues dans ces contrées, amorcent une mélodie lente et voluptueuse. L’oud et le tar à long manche se joignent à cette musique. Le joueur de tabla vient appuyer le rythme. Une dizaine de danseuses entrent alors, se déhanchant en faisant tourner leurs voiles, frappant du pied pour accentuer les temps forts, toutes en grâces et en séductions. Elles enchaînent avec une danse du ventre enlevée, chacune montrant sa virtuosité par une improvisation personnelle. Ces démonstrations plaisent fort aux convives. On applaudit bruyamment la performance.

Fatma fait alors son entrée, parée de ses plus beaux bijoux, entourée d’un groupe de femmes lui accordant préséance.  Le khôl rend son regard plus profond. Kamel sent son cœur s’accélérer. La sultane s’assoit à côté de l’émir, le remercie de son accueil et le félicite pour la magnificence de son palais. À ce moment, accompagnée des you-yous des danseuses de baladi, Soraya s’avance en dansant dans la salle du palais. Vêtue de voiles vaporeux et couronnée de lauriers roses, elle tourne d’un pas si légers qu’on croirait qu’elle vole sur un nuage.

L’émir frappe dans ses mains et debout, fier comme un paon, présente sa fille bien-aimée aux ambassadeurs. Al-Din, bouche bée, dévore des yeux cette divine apparition et son cœur se met à battre la chamade tant et si bien qu’il se sent presque défaillir. Aucune femme ne lui a jamais procuré une telle sensation. Il sait dès cet instant qu’il vient de tomber amoureux de cette nymphe. Elle s’installe aux pieds de l’émir. Celui-ci l’accueille avec un large sourire, faisant fi de ce bris des conventions.

Les musiciens entament une ballade et les conversations reprennent. Se souvenant de la belle voix de Fatma, Kamel lui demande si elle voudrait bien chanter. Elle se lève, va vers les musiciens et emprunte un oud à l’un d’eux. Le silence se fait. Elle entame une lente mélopée, s’accompagnant au oud.

Un joueur de nay souligne la mélodie. La voix claire de la Sultane s’élève dans la salle. Elle chante l’histoire de la princesse Almina, qui attend le retour de son amoureux parti à la guerre. Elle évoque sa peine et la douleur de l’absence. La chanson se termine par le couplet :

‘’Mille fois mon amour traversa le désert,

Sachant que tu serais là.

Mille fois mes rêves m’ont porté jusqu’à toi.

Et enfin te voilà :

Toi, toi, mon oasis de joies,

Mon marchand de bonheur !

Le désert n’est plus là,

Car la vie dans tes bras

Devient le paradis pour moi.’’

Elle chante ces derniers vers avec de tels accents de vérité que tous en sont émus. On applaudit vivement sa prestation et Kamel la regarde avec une expression lui disant qu’il a bien compris le message.

Durant ce numéro, Al-Din n’a pas quitté des yeux le visage de Soraya, a surveillé chacune de ses réactions. Il n’a rien vu de l’échange entre l’émir et Fatma, tout entier pris dans son propre vertige. Se sentant observée, Soraya se tourne vers lui et lui sourit. Se souvenant de son amour de l’équitation, il lui demande quel type de chevaux elle monte. Moqueuse, elle lui répond qu’il s’agit d’une curieuse façon d’entamer une conversation avec une femme. Il rougit et elle éclate d’un rire cristallin. Elle se rachète en lui disant combien elle a trouvé magnifique son cheval noir, le complimentant sur son habileté à contrôler un étalon aussi nerveux. La conversation se poursuit sur un ton mi sérieux, mi badin. Cette jeune femme fait montre d’une liberté absolue, sans la réserve et la soumission des femmes de ce pays. Loin d’en être scandalisé, il trouve cette attitude rafraîchissante et en est ébloui. Pour la première fois de sa vie, il sent non pas un désir, mais un amour définitif, absolu, irrémédiable. Mais cet amour lui est interdit : elle est promise à Karim. Il doit faire taire ses sentiments. C’est son devoir.

Les invités quittent peu à peu. Fatma s’attarde, recevant les hommages de tous. Al-Din remercie chaleureusement l’émir de cette soirée et retourna dans ses quartiers, pensif et le cœur lourd.


Chapitre 5 : Nuit d’amour

 

 

Jours 22-23

 

Fatma, heureuse de sa prestation devant l’assemblée, se retire ensuite dans ses appartements.  Elle a bien vu le regard de Kamel et a compris qu’ils ressentaient le même amour. Elle revêt un vêtement de nuit en soie, ample et irisé. Le doux frottement du textile sur sa peau ne fait qu’exacerber son désir. Elle ne peut pas aller rejoindre Kamel et cinq eunuques, postés dans l’antichambre, gardent jalousement sa porte. Ils mourront avant de laisser passer qui que ce soit. Le sultan sera informé de tout manquement. Même ici, elle demeure prisonnière de son mariage.

Elle se couche, essaie de s’endormir. Peine perdue, elle bouge sans cesse, en proie à un désir fiévreux. Des lampes de chevets lancent leur faible lueur sur les tapisseries. Dans l’angle du mur, l’une d’elles se met à onduler. Quelqu’un s’est-il caché derrière ? Elle saisit un stylet pour se défendre, se prépare à lancer l’alarme quand elle voit Kamel apparaître.

Surprise, éperdue, elle se jette dans ses bras. Ils s’embrassent avec passion. Reprenant son souffle, elle demande :

  • Mais comment as-tu fait pour entrer ici ? Les eunuques surveillent l’entrée sans relâche.

  • Il y a une porte secrète derrière cette tapisserie. C’est pourquoi je t’ai fait donner cette chambre. Ah ! Ma chérie, je bénis le jour où tu m’es apparue. Ce soir, tu m’as ébloui par ta chanson et ta beauté. Je pensais ne jamais te revoir.

  • Moi non plus, cher Kamel. Je m’étais fait une raison suite à mon mariage arrangé, mais mon amour pour toi n’a jamais faibli, même après avoir donné deux fils à mon époux.

  • Ma douce ! Est-il étonnant que je désire tellement celle qui a investi mon cœur depuis si longtemps ?

  • Je ressens la même chose de mon côté même si c’est interdit. Il m’a fallu si longtemps pour te revoir, je ne veux pas manquer une minute de ta présence. Mon amour est plus fort que tout.  Viens Kamel, prends-moi dans tes bras et faisons de cette nuit la plus belle de toutes.

Ils se serrent de nouveau, s’embrassant avec avidité. Une avalanche de sensations engloutit Fatma. Une chaleur se répand dans tout son corps, elle ressent une douce volupté. Une soif, une faim de l’un pour l’autre les possèdent. Il l’entraîne vers le lit, enlève sa djellaba d’un geste brusque, la dévêt rapidement, embrasse son cou, ses yeux, sa bouche, dans l’urgence d’un désir longuement contenu. Elle admire ce grand corps musclé. Éperdue de bonheur, elle caresse son visage, ses longs cheveux…

Ses mamelons, durs et pointus se dressent vers lui. Il les prend dans sa bouche, les bécotant amoureusement. Leurs mains se cherchent, se découvrent. Elle s’ouvre à lui, il la pénètre doucement. Ils restent un instant sans bouger, le corps frémissant de leurs désirs émerveillés, de cette fusion tant attendue. Ils se chevauchent d’un rythme régulier, accordés comme de vieux amants même si c’est une première fois. Il plonge dans le puits de ses yeux, s’abîme dans son regard, se perd en elle. Soudés l’un dans l’autre, ils se caressent, s’embrassent, se mordent, explorant les méandres de leurs corps et de leurs désirs.

Leurs souffles et leurs mouvements s’accélérèrent. Leur excitation se fait pressante. Il ralentit le rythme, désirant prolonger ce moment. Il se tourne sur le dos, l’entraînant au-dessus de lui sans se séparer d’elle. Elle le chevauche à son tour, emportée par son propre désir. Ils s’envolent sur un tapis volant, dans un univers d’étoiles et de génies. Ils se laissent envelopper de voluptés, de sensations insoupçonnées. La tendresse remplace la passion. Le torrent devient une eau cristalline, une douce fontaine. Ils se laissent porter par une langueur diffuse.

Plus tard, la passion revient. Leurs cœurs s’accélèrent, leur souffle devient plus court, leur étreinte plus pressante. La jouissance monte, approche d’un paroxysme. Ils ne font plus qu’un : elle est lui, il se fond en elle. L’univers s’anéantit dans cette fusion de leurs âmes et de leurs corps. Ils étouffent leurs gémissements dans un long baiser pour ne pas alerter les gardes. Puis, épuisés, émerveillés, ils s’embrassent encore. Un silence voluptueux les enveloppe. Ils se disent leur amour puis s’endorment, enlacés l’un à l’autre.

Au petit matin, Kamel, en nage, étendu sur le lit admire amoureusement cette beauté charnelle encore plus envoûtante que dans ses souvenirs. Il respire avec délectation les effluves persistants de leur amour. Pour Fatma le nirvana a désormais un nom : Kamel. Elle a l’impression de renaître et, pour un court instant, peut rêver d’un avenir différent. Ébranlé, titubant, Kamel doit la quitter. Le cœur chaviré, il reprend le chemin de ses appartements, réalisant que son amour pour Fatma dépasse tout ce qu’il a pu imaginer. Il lui promet de revenir la nuit prochaine et se faufile au dehors par la porte dérobée.


Chapitre 6 :   Al-Din

 

Jour 23

 

Depuis une heure le général Al-Din a regagné sa chambre. Il n’arrive pas à dormir.  Il n’est pas installé dans le quartier des serviteurs, mais tout près, comme si l’émir Kamel, en le logeant à cet endroit, avait voulu mettre le plus d’espace possible entre lui et la sultane.

A l’abri des regards, il peut se remémorer à loisir le souvenir de  la plus belle femme qu’il lui ait été donné de voir.  Il remercie Allah d’avoir créé une telle grâce.  Pourtant de petite taille, elle lui semble très grande et si féminine dans sa robe de soirée toute brodée d’or et de perles.  Il la trouve élégante et raffinée, jusque dans sa chevelure, remontée au-dessus de sa tête et couronnée de peignes d’argent. Il s’endort enfin comme un bienheureux déjà en amour.

Le sultan lui a demandé d’évaluer les forces de Kadesh. Au lever du jour, mine de rien, prétextant de voir Djamil, il se dirige vers la casbah. Les gardes lui bloquent le passage : aucun civil n’est admis à l’intérieur. Quant aux écuries de l’émir, elles sont au trois-quart vides. Pourtant, il voit des traces d’une occupation récente, des réserves de grains importantes… Il en est de même pour l’enclos des dromadaires. À ses questions, on répond de façon vague, disant que plusieurs cavaliers et méharistes sont sur la route de Jérusalem, protégeant une importante caravane.  Al-Din est inquiet. On lui cache des choses.

Et puis, il n’a pas oublié l’arc dont parlait Djamil. Pas de trace d’une arme nouvelle. Les quelques archers observés à l’entraînement ne paraissent pas à l’aise avec leur arme traditionnelle et il est convaincu qu’on a déplacé les cibles d’exercices. Les traces de certaines flèches sont trop profondes, comme tirées d’une arme plus puissante.

L’émir a aussi recruté un nombre significatif de mercenaires persans. Rien de surprenant à première vue. Après la déroute du Shah aux mains des Mongols quelques années auparavant, beaucoup de ses soldats ont trouvés refuge au sud. Il vaut mieux les intégrer dans les troupes régulières. On évite ainsi de les retrouver dans les rangs des bandits qui rançonnent les caravanes. Le sultan a fait de même. De combien de nouvelles recrues l’émir dispose-t-il ?

Avisant une auberge près de là, Al-Din s’installe à la terrasse. Il est le seul client. Le propriétaire, bedonnant et souriant, lui sert un thé sucré. Il décide de cuisiner le vieil homme pour en connaître  plus sur les forces défensives de l’oasis. Al-Din engage la conversation, parlant des affaires, des soldats qui doivent être une bonne clientèle pour lui. L’autre acquiesce, heureux de faire valoir son succès. Sortant une pièce en or de sa bourse, Al-Din lui demande si une troupe importante est sortie de la ville récemment. Le visage avenant se ferme aussitôt. Feignant une occupation urgente, il retourne à sa cuisine. Al-Din éprouve soudain une étrange sensation, un réflexe de guerrier. On le surveille. Il en est certain en apercevant un homme au regard mauvais et à la djellaba bleu nuit. Il l’a justement remarqué au champ de tirs. Al-Din sourit. Cette soudaine réticence et cette surveillance confirme ses soupçons : l’émir dispose de troupes importantes et veut le cacher.

Il retourne aux écuries, voulant s’assurer qu’on prend bien soin de Tempête, son étalon noir. Le palefrenier a bien fait son travail. De la paille fraîche tapisse une stalle privée. Le cheval a été brossé correctement. Tempête avance la tête vers Al-Din, le renifle. Ce dernier lui frotte l’encolure, dans un geste familier.

Al-Din prend le licou, l’emmène vers l’enclos d’exercice. Il voit alors Soraya, qui bichonne son alezane dans l’enclos. Elle lui adresse un large sourire, éloigne sa jument et vient à lui.

  • Faites entrer votre cheval. Laissons-les faire connaissance, dit-elle.

Il ouvre la porte, lâche le licou de Tempête. La jument regarde l’intrus, donne un coup de tête, plaque ses oreilles. L’étalon veut s’approcher. Elle lui montre sa croupe, prête à ruer, émet un couinement pour l’avertir. Il baisse la tête, fait mine de brouter, reste sur place, montrant ainsi ses intentions pacifiques. Satisfaite, la jument fait un cercle et s’approche lentement, en parallèle avec l’étalon. Elle fait pivoter ses oreilles vers le sol, en signe d’apaisement. Puis elle tend ses naseaux vers les siens et ils échangèrent leurs souffles. Ils se frottent l’encolure l’un l’autre. Tout est pour le mieux. Ils broutent de pairs un moment.

  • Ma jument domine, dit Soraya avec une satisfaction évidente.

  • Mon cheval se nomme Tempête. Quel est le nom de votre jument ? , demanda Al-Din.

  • Nuage ! Je m’apprêtais à aller faire une promenade. Aime-riez-vous m’accompagner ?, dit-elle en prenant l’initiative.

  • Rien ne me ferait plus plaisir, jeune demoiselle. Est-ce que Djamil nous accompagne ? , demande Al-Din, soucieux des convenances.

  • Il est parti avec Farid il y a une heure. Nous les rencontrerons peut-être. Venez !

Les selles légères mises, ils montent les chevaux. Il constate qu’elle est une écuyère accomplie, manœuvrant Nuage avec adresse. Ils parlent tout en chevauchant.

  • Je fais seule cette promenade tous les jours et à chaque fois, je m’aventure un peu plus loin et ce, malgré l’avis de mon père.

  • Je vous trouve bien indépendante pour ainsi transgresser les conseils paternels. Une attaque est toujours possible.  Il y a des bandits dans ce désert. Il est dangereux de s’y aventurer seule.  Mais aujourd’hui, je vous accompagne. Ne craignez rien.  Je suis un guerrier et nul ne vous fera de mal.

  • Merci de votre sollicitude. Une petite course vous plairait ?

Sans attendre la réponse, elle accélère. Tempête suit. Au grand galop, les chevaux déploient leurs puissances. Une course effrénée vers la montagne débute, chacun prend les devants tour à tour, se défiant de vitesse et d’adresse, comme des égaux, affichant leur liberté, au mépris des règles et des contraintes de la société.

Al-Din est comblé, jubilant. Il profite sans réserve de ce moment unique. La présence et l’énergie de Soraya l’envoûte, le rend euphorique. Il n’ose pas croire à ce bonheur.

Bientôt, il faut ralentir, permettre aux chevaux de récupérer. Elle le conduit à un surplomb rocheux. De là-haut, on voit l’ensemble de l’oasis, la verdure des champs et des dattiers : la médina et la casbah paraissent bien petites.

  • Vous êtes vraiment une excellente cavalière et votre jument est fière et fringante. Vous m’impressionnez. Vous savez, une vieille marchande m’a dit un jour que nos bêtes nous ressemblent. C’est pourquoi j’ai souvent l’impression de ne faire qu’un avec ma monture. Et vous?

  • Moi de même et merci du compliment général. Si je peux me permettre, quel cavalier vous faites aussi !

  • Un silence s’installe. On n’entend que le chant des oiseaux, le souffle des chevaux. Soraya reprend :

  • Je viens souvent ici. J’aime ce paysage, le ciel et les jardins… Croyez-vous que je trouverai un tel endroit près d’Al-Khandra ? Pourrai-je seulement encore me promener à cheval une fois mariée ?

  • Je ne sais pas. Le sultan et son fils Karim sont soucieux des apparences, conservateurs… Il sera difficile de les convaincre de vous laisser cette liberté. Votre père aurait-il pris la décision d’accepter l’offre du sultan ?

  • Il m’a dit qu’il peut difficilement refuser. Je sais depuis toujours que je devrai me marier avec un homme choisi par lui pour des raisons de politique et de pouvoir. Cela ne me plait pas mais je n’y puis rien. C’est mon destin. Quel genre d’homme est ce Karim ?

  • C’est un vrai guerrier, fort et endurant. Il ressemble un peu à votre frère, en plus costaud et plus mature. C’est aussi un excellent cavalier. Il fera un bon époux, je crois.

Ces dernières paroles lui brisent le cœur. Il pense à ses obligations, à son serment d’allégeance au sultan, à la guerre qui pourrait éclater… Soraya ne lui est pas destinée. Il doit faire taire ses sentiments, être un bon soldat.

Un faucon lance son cri, plonge vers un groupe de pigeon, en attrape un. Observant la scène, Soraya ajoute :

  • La vie est souvent cruelle. Rentrons !

La magie de la course est terminée. Soraya a  perdu sa joie de vivre et sa désinvolture. Le chemin du retour se fait en silence, Al-Din demeurant respectueusement quelques pas derrière Nuage et son inaccessible amour.


Chapitre 7

 

Jour 24

 

Cette deuxième journée au palais de l’émir est très épuisante pour la sultane Fatma, surtout après sa nuit d’amour effrénée.  On lui fait visiter toutes les pièces du palais, de la salle de bal jusqu’aux cuisines, en passant par les chambres du harem et le salon des femmes. Elle se rend même sur la grande terrasse d’où elle peut admirer une bonne partie de la ville.

 Les étoiles brillent plus que d’habitudes dans le regard de Fatma debout sur son balcon. Son cœur s’accélère à l’idée d’être à nouveau dans les bras de Kamel. La nuit est venue depuis quelques heures. Fatma entend les eunuques qui fêtent dans l’antichambre. L’émir leur a fait servir du vin ‘’pour les remercier de bien protéger leur sultane’’. Elle se sent tendue, fébrile. Kamel devrait être là! Son impatience grandit. Enfin, la tapisserie du coin de la chambre bouge. Il arrive.     

Elle se saisit de lui, l’embrasse avec passion.

–       Enfin, te voilà!

–       J’ai été retardé par…

Elle ne laisse pas finir sa phrase, se jette sur lui, l’embrasse avec fureur, lui retire ses vêtements, l’entraîne vers le lit. Elle le désire tout de suite, là, maintenant. Son érection ne tarde pas. Il se colle sur elle, se saisit de ses seins, les lèche avidement. Elle l’agrippe, s’ouvre. Elle veut le sentir en elle, se faire posséder. Il la pénètre. 

Surpris par l’urgence et la force du désir de Fatma, Kamel se laisse guider. Elle est lionne, elle est hyène. Elle le griffe, le mord, le veut avec violence. Elle veut sa force, exprime un désir à la limite de la cruauté. Leur rencontre devient un combat. Le lit est leur terrain de bataille. Ils se mesurent, se jettent l’un sur l’autre. Elle le monte, le domine. Il la roule, la pilonne. Ils se mesurent ainsi de longs moments, jusqu’à l’extase finale. Elle jouit la première, étouffe à peine un cri. Les vagues de plaisir l’envahissent à son tour. Épuisé et ravi, il tombe à son côté.

La passion satisfaite, elle se blottit dans ses bras. Un désert de silence l’envahit. Elle se met à pleurer, doucement tout d’abord, pour ne pas alarmer Kamel, à moitié endormi. Elle n’en peut plus. Les sanglots l’emportent. Les larmes coulent sur la poitrine de Kamel. Il se réveille. Avec douceur, il lui demande ce qui provoque cette tristesse.

–       Je suis au désespoir. Kamel, mon départ approche. Comment vais-je pouvoir vivre sans toi ? Tu es ma vie. J’ai peur de te perdre à nouveau pour toujours. Je me sens mauvaise, une femme perdue. Je te désire plus que tout mais nous devrons nous séparer bientôt. On ne peut avoir que ces instants volés. Ce bonheur nous est interdit. Je suis prisonnière de mon mariage avec le sultan. Comment pourrai-je de nouveau partager son lit ? Je ne pourrai pas! Je me tuerai plutôt!

–       Nous allons trouver une solution, dit-il pour l’apaiser.

–       Partons Kamel! Fuyons loin d’ici! Nous pourrions aller à Bagdad ou en Perse. Tu pourrais y travailler pour le Grand Khan. Il fait plus confiance aux étrangers qu’aux perses, dit-on. Ici ou à Al-Khandra, on aura l’opinion publique contre nous. Si Abdullah bin Ali se doute de mon infidélité, il me répudiera et me fera lapider.

Kamel la laisse dire jusqu’au bout. Il lui demande enfin :

–       Es-tu prête à tout pour que l’on soit ensemble ?

–       Oui, mon chéri, mon amour. À tout! Sauf… Il faut protéger mes fils, tu comprends ?

–       Je protégerai tes fils, mais il faut que le sultan meure.

Elle tressaille devant cette évidence.

–       Je pourrais le tuer dans son sommeil, ou l’empoisonner! Oui, le poison…

–       Non! Le risque est trop grand pour toi. Il a un goûteur et il se méfie de tous. J’ai pensé à un plan, mais nous devons garder le secret le plus absolu. Seuls Djamel et Farid seront au parfum.

Il lui dévoile à voix basse son plan. Elle l’écoute avec attention. Ses yeux s’agrandissent, elle rougit.

–       Tu es un grand stratège, Kamel. Je jouerai mon rôle comme prévu. Je suis d’accord avec ton plan. Mettons-le en action.


Jour 25

 

 

Après les ablutions du matin et le petit déjeuner composé de fruits frais servis sur un plateau d’argent, Kamel ne perd pas de temps pour mettre en marche son stratagème. Sa priorité : convoquer sa fille pour lui annoncer qu’il accepte la demande du sultan.  Il est méticuleux dans ses actions. Ses pions avancent sur son échiquier pour l’ultime ‘’Échec au roi’’. Il se méfie de tous ceux qui gravitent autour du sultan, surtout du général Al-Din. Rien ne doit lui échapper.

Soraya arrive. Cette convocation l’inquiète. Elle voit des cartes étalées sur une grande table et son père les étudiant avec attention. Elle attend qu’il lui adresse la parole. Il lève les yeux, l’examine comme il n’a pas fait depuis longtemps. Devant lui, ce n’est plus une enfant mais une jeune femme, déjà droite et fière, capable de lui résister. Il regrette de l’avoir élevée avec tant de liberté. Elle va souffrir.

–       Tu te doutes certainement de ce que je vais te dire ?

Elle le regarde fixement, ne répond rien. Il continue :

–       J’ai décidé d’accepter la demande en mariage du sultan. Cette union va consolider le royaume et je pourrais difficilement te trouver un meilleur parti. Un refus de notre part deviendrait le pire affront pour le sultan et son fils.

–       Je croyais le sultan votre ennemi.

–       L’ennemi d’hier peut devenir votre allié le lendemain. Laisse les hommes décider des choses politiques! Ce n’est pas du domaine des femmes.

Elle encaisse cette rebuffade, si inhabituelle de la part de son père.

–       Et si je n’aime pas ce Karim.

–       Tu devras d’abord le respecter, apprendre à le connaître et lui obéir, comme toute bonne épouse. L’amour vient ensuite.

Cette réponse traditionnelle ne plaît pas à Soraya et elle proteste :

–       Je ne veux pas me marier avec un inconnu.

–       Tu n’as pas le choix en cette matière. Tu sais que c’est à moi de choisir ton futur époux.

–       Et si j’en aimais un autre ?

–       Je vois bien de qui tu parles. Al-Din, n’est-ce pas ?

Elle rougit de se voir si facilement découverte. Comment son père l’a-t-il deviné ? Il répond à son interrogation muette :

–       Crois-tu que je te laisse aller dans la campagne sans protection ? Des gardes te surveillent de loin depuis toujours. Je suis informé de toutes tes promenades à cheval. J’ai bien vu comment il te regardait durant le festin. Al-Din n’est pas un candidat pour ta main. Je ne te donnerai jamais à un militaire de carrière sans le sou… Ce personnage ne m’inspire aucune confiance. Cet homme est un espion et je ne saurais tolérer plus longtemps vos rencontres. Je t’interdis dorénavant de lui parler en dehors de ma présence ou de celle de Djamil.

Il dit cela sur un tel ton que Soraya ne put protester. La décision de l’émir était sans appel.

–  Je sais où est mon devoir.  Puis-je me retirer maintenant ?

– Oui, ma fille. Va voir les couturières pour choisir tes tenues de voyage et ta robe de mariée car tu repars avec la caravane d’ici une semaine.

Elle a les larmes aux yeux mais quitte la pièce avant de s’effondrer. Non, elle ne va pas pleurer comme une petite fille! Elle ne montrera pas une telle marque de faiblesse devant son père.